Contes divers

Ici vous trouverez différents textes originaux très courts

Fairy Christmas

Cette nouvelle a été soumise l’année dernière aux Editions Muffins dans le cadre de l’AT de noël. Elle n’a, hélas, pas été retenue.

« Fairy Christmas » s’inscrit dans le Cercle des Fées, bien que cela soit seulement sous-entendu dans un souci de compréhension. Elle a pour cadre la Bretagne du XVIème siècle, et narre les amours malheureux d’un jeune britannique dont la fiancée vient de mettre fin à ses jours.

Attention : les éditions Muffins se spécialisent dans l’édition de romans et de nouvelles mettant en scène des amours homosexuelles masculines -boy’s love- sous l’influence des manga YAOI. Ceux qui pourraient se trouver mal à l’aise avec ce genre de récit sont conseillés de passer à un autre tiroir de la Boîte. 😉

Voici donc les 10 premières pages de cette nouvelles qui en compte une trentaine.

Fairy Christmas

 

1510, Rennes, Bretagne au matin de noël

Sous le règne de Louis XII en France et Henri VIII en Angleterre

« Noël, ah noël ! » Alan, spectre de son état, adorait noël. Cette fête importée par les Romains était devenue l’occasion pour les familles bourgeoises et leurs amicaux invités d’afficher une perfection sous tout rapport. Tout devait aller bien dans le meilleur des mondes. Toute la famille était soudée comme les cinq doigts de la main et leurs amis étaient leurs meilleurs amis de toute éternité.

Alan estimait qu’il exagérait à peine.

Noël, bal masqué de l’hiver or et ivoire. Qu’importait qu’en réalité les enfants soient délaissés toute l’année par des parents trop préoccupés par leur réputation. Qu’importait que ces enfants en grandissant abandonnent l’idée que noël soit véritablement une fête familiale plutôt qu’un énième évènement mondain. Ils apprenaient vite à sourire et à mimer le bonheur inconscient d’une progéniture trop couverte de cadeaux et pas assez d’attention.

Ça, c’était pour les familles bourgeoises dont les têtes blondes aux soirs de noël auraient tout donné pour être fils ou fille de paysans. Famille pauvre, mais dont ils imaginaient les membres réellement soudés, comme un homme seul s’étreint et se suffit à lui-même.

Alan, dans la maison qu’il hantait, avait veillé au fil des ans sur ces enfants bourgeois amers et désabusés ayant alors un ami invisible. Lui seul était capable de les faire rêver un soir de noël, le comble non ? Mais ces galopins solitaires étaient récemment partis intégrer un orphelinat… Triste incendie à la cause indéterminée un soir de noël mondain…

Trois morts qu’on aurait pu confondre avec des chapelets de saucisses grillées.

Ah, noël. La plus grosse hypocrisie de l’Humanité, avec ce slogan : « Aimez-vous les uns les autres ! »

Ou faites au moins semblant une fois dans l’année.

À présent, Alan hantait les nuits d’un jeune homme célibataire depuis près de deux ans…

*

Ce jeune homme avait pour nom Leroy Wilsley et en ce seizième siècle français, il était un Anglais qu’on prenait ici en Bretagne pour un fou au mieux, un ennemi au pire. Depuis l’époque du duc Jean IV de Bretagne, les Bretons ne pouvaient plus voir les Anglais en peinture.

Alan avait été de ceux-là les premiers jours. Pas qu’il ait réellement nourri une haine farouche envers l’envahissant britannique, mais il avait une tendance à accorder son violon de malveillance avec celui du bon peuple car cela était plus facile pour lui… Cependant, quand on avait l’avantage d’être visible seulement si on le voulait, les secrets de l’occupant étaient vite découverts.

Alan savait que Leroy venait d’une famille désargentée, qu’il avait été forcé de quitter son pays pour la Bretagne dans l’espoir de faire à nouveau fortune. Il avait comme unique préoccupation de redorer le blason de sa lignée quasi disparue.

Il était, certes, un très beau parti : de haute taille, les yeux bleus, les épaules larges et les membres vigoureux (tous les membres…) Il dégageait de lui une virilité ténébreuse qui chavirait le cœur des jeunes filles en fleur à marier.

Le fantôme qui hantait la maison bourgeoise de Rennes connaissait la vérité sur ce beau garçon : une pression aliénante reposait sur ses épaules. Honneur, prestige, pouvoir. Les siens se plaignaient sans rien faire, le chargeant seul, car en qualité de chef de famille, de leur redonner tout cela.

Ils attendaient tout cela sans bouger le petit doigt, alors que Leroy n’avait pas l’étoffe du grand dirigeant pour une grande famille. C’était un gamin bourgeois cherchant chez d’autres l’attention et l’amour dont enfant il avait si cruellement manqué…

Ainsi avait-il cru le trouver son cadeau : l’amour de sa vie.

En ce matin de noël, tout ce qu’il avait comme présent entre les doigts après une nuit de pleurs et de désespoir, c’était un journal intime taché d’une marque de fiel en guise de ruban.

Dans le salon, assis à côté de la fenêtre où l’on voyait tomber la neige, Alan lisait debout derrière le siège de son locataire mortel aux épaules basses. La voix d’ordinaire si dure de Leroy s’élevait dans un murmure brisé par les larmes tandis que son index suivait les lignes aux élégantes courbes parfumées de rose.

« Il est venu me voir à nouveau cette nuit, mon prince. Je n’ai qu’à me coucher sur ces draps fins pour qu’il vienne à moi et me sourie. La passion que je croyais vivre avec Leroy, je me rends compte qu’elle est fade et terne en comparaison de celle-ci. Malheureusement je me suis engagée à l’épouser… »

L’Anglais échappa un sanglot qui fit baisser sur lui les yeux verts d’Alan aux cheveux noirs. Le spectre médiéval posa ses mains délicates sur les épaules de l’homme enfant qui ne pouvait, hélas, pas ressentir ce geste de soutien.

« Demain doit avoir lieu mon mariage avec Leroy Wilsley ! Seigneur Dieu, pourquoi se marier un matin de noël ? Me prend-il donc non pour sa future femme mais pour un cadeau sous le sapin ? Je ne peux rompre, j’ai promis et je suis obligée devant ma famille. Alors que l’homme que j’aime de tout mon cœur, mon âme et mon corps n’est pas celui que je retrouverai devant l’autel ! Mon amour, pardonnez-moi de vous trahir pour un autre, ce gamin anglais ! »

Alan ne peut s’empêcher de froncer les sourcils face à tant de vilenie féminine qui en autre circonstance l’aurait prêté à sourire. Le « gamin anglais » posa sa main sur son front puis la passa sur son visage en soupirant avec un hoquet. Le fantôme derrière lui le surveilla un instant d’un regard bienveillant puis reporta ses yeux couleur de feuille sur les impitoyables lignes.

« Cette nuit il est venu encore une fois ! Nous avons parlé… Ma décision est prise ! Pardonnez-moi, père, mère, pour mon égoïsme… mais je veux le rejoindre et j’irai le retrouver ! Pour épouser l’homme aux yeux de rêve ! »

Pauvre Leroy… se disait Alan en ramenant son regard sur la nuque blonde de son locataire malgré lui… Ce matin, le matin qui devait être le plus beau de sa vie, il apprenait que sa promise s’était pendue dans sa chambre en robe de mariée…

Blessé au plus profond de son âme, l’Anglais dans un mouvement de haine jeta violemment le journal dans le feu crépitant de la cheminée. Puis saisi par l’urgence et le remord que seul l’amour confère, il se précipita pour récupérer le cruel cahier, seul vestige d’un sentiment dont il avait tout espéré. Dans son empressement, il manqua de se brûler grièvement les doigts, il se brûla même avant de songer à saisir le tisonnier pour sortir du brasier le journal au quart calciné.

Leroy tremblait de tout son grand corps trop fort pour un cœur trop faible. Le cahier sur le tapis, il tomba à genoux en face de lui. Il voulut se relever en s’aidant de ses mains, bras tendus, mais éclata en sanglots. Ses larmes glacées chutèrent pour s’écraser sur la couverture brunie du journal alors que tant bien que mal il serrait les mâchoires. Il avait aimé cette jeune femme, elle avait été la première et la plus courtoise envers lui bien qu’il fût Anglais. Il s’était cru accepté au moins par elle, il lui avait même juré de lui-même qu’il l’épousait par amour et non par profit. Les parents de sa fiancée la poussaient dans ses bras car si eux avaient la fortune, le prestige leur manquait.

Quel idiot, se disait-il, quel idiot il avait été ! Croire qu’ailleurs il aurait pu trouver ce qu’il n’avait jamais eu ! Mais non, jamais, on attendait tout de lui sans s’enquérir de ce qu’il souhaitait en retour ! Tout le monde s’en moquait que lui souffrît de solitude, de mal amour. C’était toujours les enfants des autres, les autres, qui remportaient ce qu’il s’était cru en droit d’avoir. Présence d’un père, d’une mère, mots affectueux et encouragement. L’argent et le paraître rendaient-ils aussi méprisable qu’on en oublie de regarder ou entendre les siens ? Tout, tout n’était qu’égoïsme et mensonge, même lui !

Ses doigts épais se replièrent et se serrèrent sur sa paume, ses poings crispés tremblaient de frapper cet homme, cet autre, pour le punir de lui avoir volé ce qui aurait dû être pour lui ! Les yeux bleus de Leroy s’enflammèrent d’une lueur glauque assombrissant son regard et le rendant flou.

L’homme aux yeux de rêve ! Quelle sorte de folle avait été sa promise pour croire qu’en se tuant elle se marierait avec lui ? Que ne pouvait-il la gifler, la secouer et la battre pour lui avoir poignardé le cœur aussi lâchement ! Pourquoi n’aimait-il que ce qui le blessait, le méprisait jusqu’à le faire se sentir plus négligeable qu’un mendiant ?

Ses poings s’écrasaient, martelaient le sol de pierre en un rythme soutenu par la rage et le dégoût. Dégoût de soi, dégoût d’elle, dégoût de lui et des autres, et du reste.

Alan l’observait faire, le pauvre homme enfant qui, trop frustré, n’avait jamais pu grandir. Resté debout près de la fenêtre, la tête entièrement tournée vers ce spectacle pitoyable, le fantôme attendit patiemment que l’Anglais soit à bout de force.

Il le trouvait extrêmement bruyant, puéril et égoïste… Tout à fait à son image.

La raison pour laquelle il l’aimait.

Le seul cas de figure où Raison et Amour vont ensemble.

*

Quelques semaines après noël, le physique et le mental de Leroy s’étaient lentement dégradés…

Ayant cessé d’aspirer à l’amour, il le méprisait à présent purement et simplement. Obsédé par les derniers mots écrits par celle qu’il appelait à présent « la garce », il ne supportait plus la compagnie d’autres hommes ayant un regard pareil au sien. Les yeux bleus d’un rêveur.

Alan était inquiet. Leroy n’était pas encore une loque prête à être jetée hors du manoir, mais en deux ans de cohabitation il n’avait jamais vu chez l’Anglais cette habitude de boire un peu trop et trop souvent.

Le blond d’ordinaire courtois et bon avec son personnel de maison devenait irascible et blessant. Il était en phase de compter parmi ces bourgeois trop imbus et bus d’eux-mêmes qu’Alan avait en horreur. Le noble spectre de toute manière méprisait tous les bourgeois, et ce genre-là en particulier.

Ainsi à la fin de cette semaine, il prit une décision : celle d’apparaître à Leroy et d’entrer à proprement parler dans sa vie. Il pourrait faire ainsi une pierre deux coups : tirer l’Anglais du gouffre et se faire aimer de lui. Après tout… il était le seul avec le pouvoir de satisfaire l’homme enfant dans sa quête d’affection et de sincérité.

De ce fait, un soir Leroy avait renvoyé jusqu’à demain tout son personnel ou presque, et était encore de mauvaise humeur, occupé à boire. Alan se rendit visible devant les portes du manoir en étant habillé comme un homme de ce temps. Un homme de haute naissance en culotte bouffante de velours blanc ornée de perles (lui, imiter un bourgeois ? Jamais !) mais qui se trouvait présentement dans le même état de détresse que l’Anglais.

Il tambourina à la porte en braillant et exigeant séant qu’on lui ouvre, bon dieu ! … Tout en sachant parfaitement que le maître d’hôtel ne viendrait pas lui ouvrir (il était enfermé à la cave). Leroy devait dès lors s’obliger à se lever.

Au moment où le battant de bois s’effaça jusqu’à laisser voir le sombre visage britannique, Alan arma son bras et lui écrasa son poing au visage en plein sur le nez ! Le blond recula prestement et jura en portant les mains à son édifice nasal malmené. Le noble profita du moment pour entrer de force dans le hall et claquer les portes derrière lui tout en continuant de vociférer. Il passa une main dans ses cheveux défaits, ébouriffés et sales pendant qu’il lançait d’une voix grave et menaçante :

« Voici donc le fieffé salopard qui a joué avec le cœur de ma fiancée ! Toutes ne vous suffisaient pas, il vous fallait la mienne, hein !

— Messire, j’ignore de quoi vous parlez, répliqua sombrement Leroy en levant les yeux vers son agresseur.

L’Anglais les écarquilla, le sang lui monta à la tête lorsqu’il croisa le regard vert d’Alan à la fraise à demi défaite comme le lacet de sa cape. Il détestait ces yeux, ces iris magnifiques d’une rare richesse. Des yeux de rêve ! Serrant les poings et les mâchoires, Leroy foudroya l’inconnu de son regard azur virant au bleu marine.

Alan le saisit par l’épaule en plantant sans pitié ses doigts et ses ongles dans la peau tendre à travers le riche textile. Son haleine empestait l’alcool bon marché tout comme celle de l’Anglais.

— Je vais vous apprendre à faire semblant avec moi, chien d’Henri ! menaça-t-il d’une voix rauque. Je vous connais vous et votre joli minois !

— Lâchez-moi immédiatement ou il vous en cuira ! Sortez de chez moi, sac à vinasse ! répliqua Leroy en un sifflement de serpent. Il dégagea la main de l’inconnu par un geste brusque de l’épaule.

Alan lui rit au nez alors qu’il reculait d’un pas, faisant déployer sa large cape noire d’un geste ample du bras. Un petit peu trop théâtral, se dit-il sur le moment, mais noblesse oblige. Il pointa Leroy de l’index, autre bras tendu, tout en se gaussant de lui.

— « Sac à vinasse » ? Vous pouvez parler, Wilsley ! Que dit-on de vous ces derniers temps ? « Il boit comme avec une chope sans fond », « il a l’allure d’un coupeur de gorge ! » Vous les effrayez toutes ces quelques semaines ! Vous n’avez pas supporté de faire tuer ma fiancée ? Vous avez des remords ? Non ! Vous êtes trop lâche pour cela !

— Je ne vous permets pas de m’insulter ! Vous ne savez rien de moi ! éructa le blond en frappant la main à l’index tendu de la sienne.

— Je vous insulterai autant qu’il me plaira, l’Anglais ! Vous n’êtes que bourgeois ! Pour moi vous ne valez guère mieux qu’une mouche à merde collée au cul de mes chevaux !

— Cela suffit !

Enragé, Leroy frappa à son tour en se jetant sur Alan qui se laissa emporter. Son dos heurta douloureusement la solide porte en chêne ainsi que les poignées de fer peint et il serra les dents. Fixant le blond au regard flamboyant, il eut un sourire torve en songeant combien ce regard était beau mais dit :

— C’est tout ce que vous pouvez faire, l’Anglais ? On n’a pas assez de nerfs pour frapper un noble au visage ? » ricana-t-il.

La seconde suivante, le jeune homme prouvait le contraire en lui assenant une droite qui lui brisa le nez ! Le sang explosa sur son costume et celui du Britannique qui le reprenait par les épaules, le retournait et le jetait au sol !

Cependant Alan n’avait pas l’intention de se laisser frapper sans résistance. Ils luttèrent au sol un moment, coups de pied, coups de poing, gifles, griffures, même morsures. Alan songea que son mignon se battait comme une fille, et Dieu savait qu’il aimait les femmes !

Finalement les coups de Leroy se firent plus faibles (Alan étant mort ne fatiguait pas, du moins physiquement) et son adversaire allongé sur le dos se laissa chevaucher. Le jeune homme chercha à l’étrangler et il résista.

Les larmes du jeune Anglais s’écrasaient sur ses joues.

« Pourquoi vous abaisser sottement à vomir votre bile au lieu de chercher le bonheur dans d’autres bras ? » demanda-t-il enfin dans un murmure doux et d’un ton blessé.

Sa main droite délaissa le poignet de Leroy pour essuyer la joue gauche de ce dernier d’un air affligé.

Les miens, par exemple, ajouta-t-il en lui-même avec un sourire intérieur.

Déstabilisé par ce ton et ce geste, le blond se figea tout en redoublant de larmes.

« Tout ce que je désire m’échappe, pourquoi garderais-je espoir ? Je n’ai point de plaisir à souffrir, » bafouilla-t-il, perdu.

Son étreinte sur la gorge d’Alan se desserra et il essuya ses joues en se relevant tout en tremblant.

Le spectre se releva à son tour, s’approcha de Leroy et remonta son menton de l’index plié pour plonger son regard vert, dur et aiguisé comme un émeraude taillé, dans celui brumeux et flou de l’Anglais.

L’intensité du regard d’Alan parvint à captiver celui de Leroy qui se figea sans plus pleurer ni renifler. Il ne trembla plus et ne hoqueta plus. L’attraction des yeux verts lui était familière. Un regard et une voix qu’il lui semblait entendre et voir parfois dans ses rêves éveillés. Il lui sembla connaître cet inconnu plus beau qu’une femme et plus fier qu’un dieu.

« Qui êtes-vous pour faire le vulgaire comédien dans ma demeure ? comprit Leroy. Il recula pour échapper à ce contact lorsqu’il sentit son cœur battre plus que de raison.

Alan les mains sur les hanches moulées dans le collant de soie blanche le gratifia d’un de ses sourires malicieux. Il tourna le menton pour offrir son demi-profil à l’Anglais, tout vêtu de noir.

— Alan, pour vous servir. Alan Gorlois de Montfort, mentit-il avec l’assurance que seule la noblesse confère. J’ai entendu parler de vous par une amie, Wilsley, je dois dire que depuis quelques jours je suis plutôt déçu. On m’avait décrit un jeune homme très séduisant et aimable, alors qu’à mon arrivée, je n’en trouve qu’un qui effraye les demoiselles de la ville ! J’ai donc mené ma petite enquête.

— Comment avez-vous osé ! s’offusqua Leroy en levant la main pour le gifler. Ce dernier lui saisit le poignet en plantant une fois encore son merveilleux regard dans le sien.

— J’ose car tel est mon privilège, Wilsley ! Vous n’êtes qu’un étranger doublé d’un bourgeois désargenté. Si vous voulez vous morfondre et vous enfoncer dans la médiocrité, retournez auprès de votre roi qui saura sans doute mieux vous secouer ! »

L’Anglais tenta de dégager son poignet, mais Alan avait plus de force, et ils se fixèrent ainsi dans le blanc des yeux un moment, en chiens de faïence. Le blond sentait son cœur battre plus fort une nouvelle fois, ne pouvant détacher son regard de celui du Français.

Lorsqu’il s’en rendit compte, il devint pâle et, mortifié, se figea. Était-il vraiment à ce point désespéré qu’il fût prêt à aimer un homme supérieur à lui de statut, et français en plus ?

Quant à Alan, il étira ses lèvres douces d’un sourire de séducteur en devinant la nature du trouble chez son colocataire mortel. Son cœur à lui bondissait de joie à savoir Wilsley si proche de lui tomber dans les bras ! Personne ne lui avait jamais résisté, ni femmes ni hommes n’en avaient jamais eu la force de volonté ! Il savait quelle corde du cœur pincer, il savait quels mots choisir, avec quel ton caresser l’esprit et quelle douceur extasier la chair. Il était le plus beau de tous, le plus fourbe et le plus sournois. Un véritable Serpent du Jardin d’Eden.

Il était la tentation et le péché même.

Paradoxalement, le fantôme se trouvait aussi être le plus franc à l’endroit de ses victimes et à travers des siècles où rien, dans le fond, ne changeait.

« Vous aller m’héberger, l’Anglais, autant de temps qu’il me plaira. Montrez-moi que vous êtes un homme et non un de ces bourgeois bouffis et idiots que j’aimerais voir jonchant les rues de Rennes ! » déclara-t-il d’un ton ne souffrant d’aucune réplique ni rébellion.

Leroy grinça des dents en acquiesçant, ainsi convaincu facilement qu’il n’avait pas le choix.

Alors Alan libéra le maître d’hôtel de la cave dans un claquement de loquet et de porte.

Malheureusement le mal qui rongeait Leroy était beaucoup plus profond et avancé que ce qu’avait prévu Alan. Son ami ne faisait que jouer double jeu et double je en continuant de sombrer, malgré ses efforts et l’attirance qu’il attisait chez l’Anglais.

Lorsqu’ils sortaient ensemble, qu’ils dînaient ensemble, Leroy se montrait aussi vif et attentionné qu’antan. Néanmoins, il ignorait qu’Alan le surveillait bien au-delà des moyens humainement possibles.

La démence fleurissait dans l’esprit du jeune homme. Il combattait chaque jour l’attirance qu’il éprouvait pour l’excentrique noble français au caractère affirmé qu’il enviait. Il se devait de prendre une femme issue d’une famille fortunée pour contenter sa famille et ne pouvait ni ne devait s’offrir le luxe d’aimer un homme ! Être le mignon bourgeois d’un noble ? À défaut de s’y refuser par une fierté perdue depuis longtemps, son devoir y jetait l’opprobre. Sa famille ne le tolérerait pas et elle était son seul ambitieux et cruel repère.

Les yeux d’Alan le rendaient fou de désir et de jalousie. Ces iris émeraude lui rappelaient « les yeux de rêve » pour lesquels sa fiancée s’était pendue ! Il ne serait pas comme cette garce qui l’avait trahi et traité comme un chien dans le secret de son petit cahier de chevet. S’il ne pouvait connaître l’amour, alors soit, il épouserait par intérêt aurait des enfants qu’il négligerait à son tour pour le bien du prestige… mais il ne laisserait pas d’autres avoir ce qu’il n’aurait pas !

Le soir aux dîners, il droguait cette sangsue prétentieuse de Montfort en glissant une poudre de somnifère dans son vin et quittait son manoir pour parcourir les rues. Il fréquentait les soirées mondaines ou les tavernes de qualité et se faisait rapidement l’ami d’un couple d’amoureux. Quand venait le moment de se séparer, il les laissait partir… mais pour mieux les suivre.

Après cela, dans les ténèbres oppressantes d’une ruelle à l’écart, il les traquait et les poussait à l’intérieur d’un cul-de-sac. Alors il les tuait céans avec un plaisir plus puissant et enivrant encore que cet imbécile amour pour sa garce de fiancée.

Alan redoublait d’efforts de jour en jour pour chasser la folie chez Leroy. Il le séduisait toujours plus car c’était là tout ce qu’il savait faire… Sans savoir que le désir qu’il attisait était la bûche du mal dévorant l’Anglais.

Une nuit, il parvint à gonfler le cœur et le corps de l’endormi par la chaleur d’une appétence et d’un ravissement interdits et fantômes. Glissé telle une brume sous les draps de son ami anglais, ses caresses spectrales se mêlèrent aux songes coupables berçant l’esprit de Leroy. Le spectre maléfique était charmeur et encourageait sa proie par ses attouchements suggestifs à se faire plaisir. Alan arracha de lui qu’il gémisse son nom en enfouissant voluptueusement sa joue moite contre l’oreiller de soie.

L’esprit médiéval pensait ainsi faire avouer à Leroy son amour pour lui, mais ils confondaient tous les deux amour et désir. Si proches et pourtant différents. Amour et Désir vont ensemble souvent, mais Désir peut marcher sans faire paire avec Amour.

Les jours suivant cette nuit fantasmagorique, la détresse morale de l’Anglais s’intensifia brutalement. Oui, il désirait Alan, oui, il croyait l’aimer. Oui, il bataillait chaque seconde contre cet élan que devoir et morale lui interdisaient. Oui, il rêvait de lui, oui, il le voulait contre sa peau et oui, il en était rendu fou !

La sournoiserie de ses stratagèmes s’affina à une vitesse vertigineuse pour devenir rapidement un familier de ses proies et les acculer dans une impasse sordide. La violence de ses meurtres aussi devenait plus féroce, plus maculée. Les rues de Rennes n’étaient plus sûres, les gens avaient peur, les amoureux ne se côtoyaient plus le soir venu.

Jusqu’à la nuit où la cruauté de son meurtre franchit un nouveau seuil.

Masqué, tout de noir, l’épée ensanglantée à la main Leroy inspirait et expirait sereinement, comme s’il venait simplement de tuer et trancher les têtes et percer les yeux de deux mouches. Il essuya sa lame d’un pan de sa cape avant de la remettre au fourreau et de se retourner.

Nez à nez avec son envahissant ami.

Alan affichait un air déçu et affligé. Toujours tout de blanc vêtu. Ses cheveux noir corbeau aux délicates boucles caressaient un visage de chérubin en porcelaine orné de deux iris vertes brillantes comme des pierres magiques.

Le cœur de Leroy s’arrêta à cette idée contemplative, et lorsqu’il parvint à s’en arracher, la haine et la détresse qu’il venait de satisfaire redoublèrent d’intensité ! Il dégaina à nouveau son épée et chargea, trop rapide et vif, et Alan trop surpris… L’épée fine lui traversa le corps de part en part au niveau du ventre !

Le noble bascula et tomba abruptement sur le dos, entraînant avec lui son assassin gloussant de rire avec des larmes aux yeux. Leroy glissa son bras sous la tête de son ami pour la poser sur ses genoux.

« Wilsley… que vous a-t-il pris de m’assassiner ? souffla Alan. Il n’avait aucun besoin de mimer l’état de choc dans lequel il se trouvait et lui faisait écarquiller les yeux d’incrédulité.

— Vous me rendez fou de vous ! gloussa Leroy d’une voix brisée, je suis fou de vous, j’en ai assez, disparaissez de ma vie… »

Il ricana, gloussa, pouffa, le corps secoué de tremblements nerveux avec sur les lèvres un sourire carnassier et dans le regard une fièvre glauque.

Alan pâlit un peu plus, les yeux rivés sur la folie de sa proie s’avouant enfin mais dans la douleur l’amour qu’il ressentait. Alors, en colère, fâché après lui-même et avec l’envie d’étrangler ce qui habitait son ami, Alan mourut dans un juron éructé.

Leroy prit la fuite sans attendre, et ne vit pas le corps du mort s’évaporer en une brume glacée.

Publié le: 30 avril 2010 | Commentaires: 0

Has been in the Navy

Dernier chapitre : Has been in the Navy

Ce texte avait été prévu pour un concours au jeu Porte-Monstre-Trésor du réseau FEERIK. Le but était d’écrire en trois pages le dernier chapitre des aventures de l’aventurier Mr.Moustache, le raton-laveur.

Mon essai ayant été publié en premier, je crois que d’autres participants n’ont pas osé tenter leur chance (?) Dans tous les cas, cette partie du concours a été annulée par manque de participants, hélas.

« Ni trop ni trop peu… comme une minijupe has been des ténèbres, » murmurai-je en déposant un grain de raisin sec rendu collant sur le hublot de mon casque amphibie. Il s’agissait d’un pot d’aquarium pour poisson rouge.

Moi, Monsieur Moustache, célèbre raton laveur aventurier de mon état, ce jour-là j’avais la ferme intention de m’introduire dans le donjon le plus mystérieusement mystique des antres aquatiques ! J’ai nommé…

Le Donjon de Leira MilleÉcume!

Que les vétérans les plus aguerris et traumatisés par leur aventure, s’arrêtant à l’entrée sortie, ont surnommée en tremblant : Ariel la-pas-si-petite-sirène-que-ça.

Ainsi, j’étais assis sur le bord du lac, sur le ponton pourri envahi de mousse, témoin impuissant de l’abandon et surtout de la dangerosité des lieux sous-marins. Mes pieds s’étaient fait palmer d’algues retenues ensemble par la volonté d’un escargot fouettard payé au millilitre… Mais lequel le valait bien (et s’appelant Lorai-al) car fier producteur naturel de la bave la plus opaque et la plus efficace de sa race Menjeurdelétues.

J’avais, voyez-vous, longuement réfléchi au problème après avoir soutiré des informations à ces aventuriers. Cette collecte, nécessaire à la préparation d’une aventure superbement dangereuse, s’était faite par la force des pintes de bière. Ce qui signifie qu’à un certain moment, les vétérans ne savaient plus vraiment ce qu’ils disaient. Je retrouvais dans mon carnet de notes des propos aussi obscures que ceux d’une prophétesse sous overdose de Lorai-al.

Du donjon de Leira MilleÉcume pour ainsi dire je n’en savais que peau d’escar… oui, non, désolé, Lorai-al, je voulais dire « peau de serpent de mer » évidemment, voyons cher ami !

Je n’avais qu’une seule information : la porte d’entrée était la sortie.

C’est fort peu en trois mois d’enquête, vous pensez bien !

Il me fallait donc me préparer par moi-même en jugeant de mes propres yeux ce qu’était le donjon comme réputé le plus dangereux du monde sous la flotte !

Voilà, mon casque amphibie à camouflage imitation massif corallien était fin prêt… Mes pieds étaient palmés, et une algue magique, qu’un certain sorcier n’aurait pas reniée, me permettrait durant une heure de respirer sans air.

Je me levai sur le ponton, dandinant brièvement un pied sur l’autre, puis après un salut à mon ami Lorai-al, je plongeai dans l’eau !

Ce fut sous elle que je me rendis compte de ma grossière erreur : j’avais laissé mon casque camouflage sur le ponton ! Me frappant le front, je remontai à la surface et saisis mon casque. Ceci tout en essuyant stoïquement les plaisanteries de l’escargot… je mis mon invention et replongeai une seconde fois.

Faux départ, dirons-nous.

Je ne saurais vous dire combien de temps je nageai et battis des pieds jusqu’aux plus mornes profondeurs de ce lac intriguant. Mais, plus j’y voyais de moins en moins plus je songeais que l’adage : « là où le soleil ne brille jamais », ne faisait pas référence au bon emplacement.

Enfin, là-bas, je la vis ! La pointe claire obscure du sommet du donjon où brillait une flamme spectrale bleue qui éclairait toute la structure.

« Wouahou ! Par la barbe de Nilrem le Désenchanté ! » m’exclamai-je dans mon hublot, dans mon casque.

Le spectacle s’offrant à mes yeux ébahis était parfaitement splendide ! Le donjon le plus dangereux des eaux était aussi une ode à la beauté ténébreuse des abysses ! Un donjon de corail turquoise et de nacre, pointant comme une flèche de minuit couronnée de perles et de roses de mer ! La classe !

Passées les quinze premières minutes d’une contemplation quasi pathologique, je revins enfin à moi et nageai avec encore plus de volonté pour atteindre le fond sablonneux.

Une fois les pieds sur la terre molle, je me couchai et entrepris mon approche discrète et ninja. La porte se trouvait face à moi à quelques mètres. Un double battant d’un bois si pourri et si moussu que par contraste il constituait à lui seul une déclaration de guerre au monde de l’esthétisme et du bon goût.

Une idée me vint : et si cette porte était vraiment une provocation ouverte et cinglante aux aventuriers précédemment ébaubis, comme moi, par la splendeur du clocher des abîmes ? L’un d’entre eux m’avait scandé : « cette fo’tue pot’ d’me’de j’rêv’qu’à’l’bûcheron ! »

Une fois au pied de cette horreur, je m’accroupis précautionneusement en retenant mon souffle fantôme et battant nerveusement ma queue touffue. Il y avait un garde posté devant, un seul, et il ou elle m’avait vu !

J’étais paralysé, un sort de boule de feu et d’éclair suprême, et le paradoxe de l’envie de nettoyer le fond de mer de mes petites pattes, coincés dans la gorge. Mes doigts griffus tremblaient dans l’attente angoissante de tracer des signes avec la frénésie d’un hyperactif alors que je me figeai.

Le garde avança avec nonchalance jusqu’à me faire face, et curieusement plus il approchait plus il rapetissait jusqu’à n’être à mes pieds qu’à la hauteur d’une sardine.

« Vous v’nez pour l’donjon de d’mzelle MilleÉcume ? m’interrogea la riquiqui créature d’une voix tout autant riquiqui et fluette. On aurait dit une trompette bouchée.

Elle était pourtant jolie : un queue de serpent à partir des hanches, un buste de femme et une flamboyante chevelure rouge.

— Euh… oui ? » hésitai-je, une moustache haussée par la force d’un muscle facial pourtant tétanisé.

Alors, ce fut le drame : la sardine grandit, grandit, grandit et grandit encore jusqu’à faire plus de trois fois ma taille et elle… me sourit…

—    Euh… oups ?

—  Alors, chéri, on commence par la fin ? » me fit-elle, sucrée, séductrice et luxueuse, une main sur sa généreuse hanche écailleuse.

À cet instant fatidique, toutes mes croyances envers le peuple féminin de la mer tombèrent en disgrâce et en désuétude. Mes rêves d’enfant raton agonisèrent de façon théâtrale :

« Arggggh, je meuuuurs ! »

Alors, je compris la fatalité du danger que recelait cette simple porte en la personne de son seul garde qu’était sa maîtresse. Leira MilleÉcume se dressait face à moi, tentatrice et sublime, et je la voyais d’un œil écarquillé avec une partie de moi-même écartelée. Moi qui avais vu la sirène en impossible amour, la vérité en imposait littéralement : l’amour est une folie obscure et glauque, un être aliénant et dissimulé.

Je m’imaginais déjà parcourir un donjon fracassant une à une les images héroïques ayant accompagné mon enfance et façonné ma morale. Un donjon impitoyable et briseur de mirages comme autant de contes de fée cruels. Voilà pourquoi les vétérans de ce donjon en étaient revenus à moitié cinglés, l’enfant en eux n’avait pas voulu mourir ! Par conséquent, impuissants dans leur malheur, ils avaient préféré la fuite à la désillusion.

Mais moi, je me repris ! Par mon nom de Moustache, je n’allais pas tourner les talons et laisser à cette porte pourrie des lambeaux de mon âme toujours jeune !

Me levant, les palmes plantées dans le sable, l’air aussi con qu’une créature mi-raton mi-crapaud, je me raclai bruyamment la gorge dans mon hublot et fouillai dans mon sac. J’en sortis triomphalement le livre d’un mage qu’on disait désabusé mais n’ayant en fait jamais grandi.

Le grimoire de l’humour Desproges françaises !

Ouvrant une page au hasard, je citai.

Leira fut surprise, ne s’attendant évidemment pas à une riposte !

Ce fut après une longue joute verbale faite de cynisme et de calembours que Leira se rapetissa à nouveau et exhala son dernier soupir dans un râle d’anthologie :

« Ah ! Je meurs, damned une fois ! »

Eh oui, celle qu’on surnommait Ariel-la-pas-si-petite-que-ça avait eu un point faible qu’elle s’était efforcée de cacher : elle était anglo-belge !

Ainsi, fier et vainqueur, je tronçonnai cette foutue porte de merde à la hache vintage du feu pour venger ces vétérans qui, du cynisme et de la scie circulaire, n’en connaissaient que l’orthographe !

Enfin, je ne dirai qu’une chose de mon parcours de ce donjon fou, avec sous le bras mon précieux grimoire, jusqu’au trésor que Leira. Trésor qu’elle avait gardé dans une coquille Saint-Jacques grand format.

La plus grande richesse que j’en retirasse fut d’avoir su marcher sur le chemin du vieil âge sans lâcher ma sucette.

Publié le: 19 février 2010 | Commentaires: 0